En finir avec les Jeux olympiques / Stop the Olympics

 

 

EN FINIR AVEC LES JEUX OLYMPIQUES

 

Budapest, Los Angeles et Paris restent en lice – jusqu’à une toujours possible nouvelle défection – pour devenir la « ville hôte » des Jeux olympiques de 2024 que le CIO (Comité international olympique) aura à choisir en septembre 2017. Plusieurs villes, qui s’étaient déclarées candidates pour accueillir les Jeux, se sont en effet retirées de la course : Boston (sans soutien populaire), Hambourg (après un référendum négatif), et dernièrement Rome qui, rappelant que la facture des Jeux de 1960 était encore payée par les Italiens, a renoncé à ceux de 2024 pour précisément ne pas « hypothéquer l’avenir de la ville ». La victoire de Donald Trump est, pour certains observateurs, une mauvaise nouvelle pour Los Angeles. Pas si sûr. Le CIO a montré dans le passé que les déclarations sexistes, racistes, xénophobes ne perturbaient pas ses projets. En revanche, organiser les Jeux dans le pays d’un milliardaire peut faire rêver les membres du gouvernement olympique et servir la ville américaine.

Le constat est frappant : les Jeux olympiques attirent de moins en moins de villes susceptibles de répondre favorablement à un cahier des charges très pesant, imposé par le CIO et pas seulement en termes de coût. Car, trop d’observateurs l’oublient un peu vite, les Jeux olympiques ne sont pas qu’une affaire de « gros sous ». Les redoutables conséquences économiques masquent beaucoup trop les effets politiques et idéologiques de cette « machinerie olympique » dont parlait Pierre de Coubertin. Contrairement à l’idéal d’apolitisme proclamé dans la Charte, l’Olympisme est politique au moins de deux manières : d’une part, il est traversé par tous les enjeux politiques d’une conjoncture historique donnée, d’autre part, il constitue une vision politique du monde.

L’histoire des Jeux olympiques modernes qui commence à l’orée de l’ère impérialiste est une longue répétition de forfaits, de complicités avec les puissances établies de ce monde et de connivences avec les pires régimes : Berlin 1936, Mexico 1968, Moscou 1980, Pékin 2008, Sotchi 2014. Le choix des villes illustre trop souvent les mots terribles prononcés par le dissident soviétique Vladimir Boukovski après le choix de Moscou : « Politiquement, une grave erreur ; humainement, une bassesse ; juridiquement, un crime. » Les discriminations raciales, religieuses, politiques, les campagnes de propagande au profit d’États totalitaires, les opérations de nettoyage et de répression préventifs au nom de la trêve, la militarisation de l’espace, l’éloignement définitif des plus démunis dans les quartiers refaits lors de la construction des sites, font de l’olympisme la continuation de la guerre par d’autres moyens. Entre les droits du sportif et les droits de l’homme le mauvais choix est toujours fait : les questions sociales et morales passent après les questions musculaires.

L’Olympisme est également politique parce qu’il est une « philosophe de la vie » comme le souligne le premier principe fondamental de la Charte. La conception du monde et de la société qui se dissimule derrière l’Idée olympique constitue une série de positions idéologiques, pédagogiques et culturelles qu’il faut analyser et combattre. Le Grand Livre de l’Éternel Olympique nous berce d’illusions : « L’olympisme se veut créateur d’un style de vie fondé sur la joie dans l’effort, la valeur éducative du bon exemple, la responsabilité sociale et le respect des principes éthiques fondamentaux universels. » Or, l’olympisme est intrinsèquement l’organisation aboutie du mensonge, de la dissimulation, de la prévarication, de la corruption. L’« olympisation » du monde, pour reprendre l’expression de Coubertin, est le pendant, trait pour trait, de la libéralisation généralisée de nos sociétés financiarisées dont la démocratie n’est pas l’objectif principal (le CIO est lui-même une instance dont les cent quinze membres ne sont pas élus mais cooptés).

Contrairement à ce que leur nom indique, les Jeux olympiques n’appartiennent pas au domaine du jeu puisqu’ils ne font jamais appel à une quelconque liberté d’organisation entre les individus (y compris celle d’arrêter de jouer), ne mélangent ni les sexes ni les âges et ne s’intéressent finalement qu’aux vainqueurs (les médaillés d’or). Le jeu méconnaît le dopage, l’entrainement démentiel, la professionnalisation, la victoire à n’importe quel prix alors qu’aux J.O., tout est performance, prouesse, record, rendement, dépassement de soi, nationalisme. En outre, les J.O. ont fait disparaître les jeux traditionnels (les très nombreux jeux inventés par les Indiens aux États-Unis par exemple) au seul profit de sports dits modernes où dominent la concurrence généralisée entre individus et, en contradiction totale avec les textes officiels, l’implacable compétition entre nations.

La lecture de la Charte olympique permet encore de comprendre comment fonctionne cette machine idéologique à fabriquer mystifications et contrevérités. Le deuxième principe éclaire les objectifs : « Le but de l’Olympisme est de mettre le sport au service du développement harmonieux de l’humanité en vue de promouvoir une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine. » Rien que ça ! Le quatrième principe va plus loin encore en osant faire du sport un droit équivalent à la liberté, à la propriété et à la résistance à l’oppression : « La pratique du sport est un droit de l’homme. Chaque individu doit avoir la possibilité de faire du sport sans discrimination d’aucune sorte et dans l’esprit olympique, qui exige la compréhension mutuelle, l’esprit d’amitié, de solidarité et de fair-play. »

L’angélisme olympique, censé conduire à la fraternité universelle et au perfectionnement de l’homme en transcendant les oppositions de classes, sert trop souvent de paravent mystificateur à l’austérité quotidienne et à la barbarie. Demander aux hommes d’un univers aussi divisé que le nôtre, qui n’ont aucun système de valeurs communes, de s’affronter sur un stade en oubliant leurs antagonismes politiques et sociaux c’est minimiser ceux-ci. Masquer les contradictions et les conflits de la société a toujours été l’un des moyens essentiels de maintenir l’ordre établi. L’entreprise olympique a une nature profondément conservatrice.

Contre la propagande étatico-médiatique pour « Paris 2024 », écoutons et diffusons le court mais incisif message du philosophe Walter Benjamin qui, en 1936, dénonçait lucidement ce faux idéal olympique : « Les Jeux olympiques sont réactionnaires. » Un autre philosophe, Theodor W. Adorno dénonçait, lui aussi, « le sport [qui] correspond à l’esprit prédateur, agressif et pratique ». De son côté, le sociologue et historien Jacques Ellul stigmatisait les Jeux olympiques, comme un « moyen de combat », avec ses « compétitions mortelles, affrontements sans merci, une véritable lutte manichéenne ».

Oui, il faut en finir avec les Jeux olympiques et avec l’Idéal olympique. Convions sans tarder les Américains (Los Angeles) et les Hongrois (Budapest) à refuser avec nous l’Ordre olympique.

 

Michel Caillat est Professeur d’économie et de droit, et auteur du livre :

Sport : l’imposture absolue, Éditions le Cavalier Bleu, 2014

 

Marc Perelman est Professeur d’esthétique et auteur du livre :

Le Sport barbare, Éditions Michalon, 2012

 

 Cet article est aussi un appel au débat sur le sport en général et sur les Jeux Olympiques en particulier. Omniprésent dans la vie quotidienne, le sport phénomène de masse qui mobilise et conditionne des millions de personnes, n’est ni neutre ni innocent. Il ne doit susciter ni l’indifférence, ni le rejet (ou l’amour) aveugle, ni le mépris. Il faut le prendre au sérieux. Vous pouvez signer cet appel, le soutenir, organiser des rencontres et conférences, et faire des commentaires par courriel à l’adresse suivante : lecacs@live.fr

Merci de diffuser largement cet appel à vos amis.

 

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[english version]

STOP THE OLYMPICS

 

Budapest, Los Angeles and Paris are still battling it out to be ‘host city’ for the 2024 Olympic Games, due to be selected by the IOC (International Olympic Committee) in September 2017. However, it is still possible that yet another city will withdraw from the contest, just like so many others that had earlier declared themselves candidates to welcome the Games. Such was the case of Boston (lack of popular support), Hamburg (in a referendum citizens voted against their city’s candidacy) and most recently Rome. Remembering that Italians are still paying the bill for the 1960 Games, Rome gave up on its candidacy for 2024 precisely so as to avoid ‘mortgaging the city’s future’. For some observers Donald Trump’s victory is bad news for Los Angeles. But maybe not. The IOC has shown in the past that sexist, racist and xenophobic statements do nothing to disturb its plans. On the contrary, organising the Games in the land ruled by a billionaire is the stuff of dreams for the members of the Olympics’ governing body; it might actually help the American city’s candidacy.

It is striking that the Olympic Games are attracting ever less cities that are prepared to agree to the very heavy burdens imposed by the IOC – and not only in terms of costs. Too many observers rather hastily forget that the Olympic Games are not only ‘big business’. The Games’ very serious economic consequences should not blind us to the political and ideological effects of what Pierre de Coubertin called the ‘Olympic machine’. Contrary to its Charter’s proclaimed ideal of standing above politics, Olympism is political in at least two senses. Firstly, because it is traversed by all the political stakes of its given historical conjuncture. Secondly, because it constitutes a political vision of the world.

The history of the Olympic Games, beginning at the dawn of the imperialist age, is a long-repeated series of complicity with – and capitulation to – the powers-that-be. This is combined with connivance with the world’s worst regimes: Berlin 1936, Mexico City 1968, Moscow 1980, Beijing 2008 and Sochi 2014. The choice of host city all too often illustrates the damning words pronounced by the Soviet dissident Vladimir Bukovsky after Moscow was selected: ‘Politically, a grave error; humanly, a despicable act; legally, a crime’. Racial, religious and political discrimination; propaganda campaigns benefitting totalitarian states; ‘cleansing’ operations and preventative repression in the name of peace; the militarisation of space and the permanent expulsion of the poorest from the neighbourhoods refashioned in the construction of the Olympic venues. Such is Olympism, the continuation of war by other means. Between sport’s rights and human rights, the wrong choice is always made; social and moral questions come after questions of muscle.

Olympism is also political in that it is a ‘philosophy of life’, as the first fundamental principle of the Charter emphasises. The conception of the world and of society hidden behind the Olympic Ideal constitutes a series of ideological, pedagogical and cultural positions that we have to analyse and combat. The Olympic Eternal’s Great Ledger beguiles us with illusions: ‘Olympism seeks to create a way of life based on the joy of effort, the educational value of good example, social responsibility and respect for universal fundamental ethical principles’. Yet intrinsically Olympism is the ultimate in the organisation of lies, of dissimulation, of prevarication, of corruption. The ‘Olympisation’ of the world, to adopt De Coubertin’s phrase, is the like-for-like copy of the generalised liberalisation of our financialised societies. Democracy is very far from being its main goal (the IOC itself is a body whose 115 members are coopted rather than elected).

Contrary to what their name suggests, the Olympics do not belong to the domain of ‘games’. After all, they never bring into play any freedom of organisation among individuals (including that of stopping playing), do not mix sexes or ages and are ultimately only interested in the winners (the gold medallists). Games have nothing to do with doping, insane levels of training, professionalisation and victory of all costs. Yet at the Olympics performance, prowess, records, output, going beyond oneself, and nationalism are everything. Moreover, the Olympics have made traditional games (like the very many invented by native Americans) disappear, exclusively profiting so-called modern sports where what dominates is generalised competition among individuals and – totally contradicting the official texts – the implacable competition among nations.

Reading the Olympic Charter moreover allows us to understand how this ideological machine works in fabricating mystifications and untruths. The second principle clarifies what its objectives are: ‘The goal of Olympism is to place sport at the service of the harmonious development of humankind, with a view to promoting a peaceful society concerned with the preservation of human dignity’. And nothing else! The fourth goes yet further, being so bold as to make sport a right equivalent to freedom, property and resistance to oppression: ‘The practice of sport is a human right. Every individual must have the possibility of practising sport, without discrimination of any kind and in the Olympic spirit, which requires mutual understanding with a spirit of friendship, solidarity and fair play’.

The Olympic do-gooderism, supposed to lead to universal brotherhood and the perfection of man through the transcendence of class oppositions, all too often serves as a mystifying façade for barbarism and everyday austerity. To ask humans from a universe as divided as our own – with no system of common values – to forget their political and social antagonisms and confront one another in a stadium, is to minimise these antagonisms. Masking social conflicts and contradictions has always been one of the essential means of maintaining the established order. The Olympic enterprise is profoundly conservative in nature.

As against the state-media propaganda for ‘Paris 2024’, we should listen to and spread the short but incisive 1936 message from the philosopher Walter Benjamin, lucidly attacking the falsity of the Olympic ideal: ‘The Olympic Games are reactionary’. Another philosopher, Theodor W. Adorno, himself denounced ‘sport [which] corresponds to the predatory, aggressive and practical spirit’. For his part the sociologist and historian Jacques Ellul stigmatised the Olympic Games as a ‘means of combat’, with its ‘mortal competitions, merciless clashes, a true Manichean struggle’.

Yes, we should get rid of the Olympic Games and the Olympic Ideal. Let’s not delay in getting the Americans (Los Angeles) and the Hungarians (Budapest) to join us in refusing the Olympic Order’.

(translated by David Broder)

 

Michel Caillat is an Economics and Law Professor, and author of the book:

Sport: l’imposture absolue, Éditions le Cavalier Bleu, 2014

 

Marc Perelman is a Professor of Aesthetics, and author of the book:

Barbaric Sport: A Global Plague, Verso, 2012

 

This article is also a call for debate on sport in general and the Olympic Games in particular. Omnipresent in everyday life, as a mass phenomenon that mobilises and conditions millions of people sport is neither neutral or harmless. It deserves neither indifference or blind hatred (or love) or dismissal. It has to be taken seriously. You can sign this appeal, support it, organise meetings and comment via email by contacting the following address: lecacs@livre.fr

 

Thank you for sharing this appeal widely  


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